Lahbabi, peintre et céramiste
Certes la céramique est un art pratiqué depuis
des siècles en Afrique du Nord. Depuis Volubilis jusquaux zelliges de la haute et
belle époque, et jusquà aujourdhui, le carrelage a embelli les demeures du
Royaume chérifien, et dailleurs de tout le Maghreb.
Avec Kamal Lahbabi, architecte devenu
maître-céramiste par passion, la donne change : le céramiste nest plus un artisan
reproduisant des motifs quasi immuables, mais un artiste à part entière, qui peint en
céramique et de qui chaque pièce est unique. Autant de compositions, autant de tableaux
différents. Les créations de Kamal Lahbabi ont cet avantage, par rapport aux travaux sur
toile des autres peintres, et aux siens propres, quils dureront bien mille ans
à moins que la maison dans laquelle ils auront été intégrés ne
sécroûle prématurément, ou que des vandales ne les agressent à coup de
marteau
Voici un artiste dont les oeuvres,
délicatement figuratives, enchantent le regard et lesprit : chacune dentre
elles raconte une histoire ; quand elles sont rassemblées, cest tout un roman qui
se déploie sous nos yeux. Ce roman, on le trouvera également, au sens propre, à la
galerie Al Manar ; en effet Kamal a eu la bonne idée de traduire de larabe et de
faire imprimer le texte énigmatique surgi de la poussière dune ancienne
bibliothèque qui lui a inspiré la série de superbes peintures-céramiques rassemblées
aujourdhui. Chacun de ces beaux livres porte, en frontispice, un délicat carrelage
sorti des fours de maître Lahbabi, grand restaurateur des palais français de la
Renaissance et souhaitons-le lui enchanteur des plus belles demeures
marocaines. Avec lui, lantique carrelage retrouve ses lettres de noblesse et
redevient création plastique. A part entière.
A. G.

LAHBABI lalchimiste
Au plus proche des métaphores (la soif de la
terre, la cruelle parodie de leau quest le sable ; le labyrinthe ébauché par
lécriture noyée des dunes, la ville qui, par la réitération dun motif,
unifierait la solitude et la multitude; le voile dune silhouette et la minéralité
des murs ; la couleur, comme une goutte deau cristallisée par le feu), le
céramiste est ramené, au sens littéral, à même la terre, là où les architectures
seffondrent, se recommencent, rêvées sur des terres planes. Etre toujours plus
près du recommencement.
Il y a de lalchimiste chez Kamal Lahbabi,
un alchimiste qui nen finit pas dêtre surpris par une couleur attendue et
pourtant prévue, amoureux dun détail, pris et repris tel un oasis fastueux et
illusoire comme si les transmutations se devraient dêtre toujours en cours. Souvent
une scène familière : un homme attablé, clos dans une solitude tranquille. Il nous
arrive de loin, lémail fermant les porosités de volcan éteint qui
semblent encore nous le confisquer.
Il apparaît, nen finit pas de nous
apparaître, incendie qui se déclare sans se produire, brèves transmutations toujours au
bord de sa révélation.
Lattente se fait durée. Temps de
lattente de cette solitude, ou de ce visage féminin que le regard, le parcourant, a
lillusion de recréer, mais que la pellicule de la couleur, comme du temps durci,
nous met en demeure de toucher. Quun corps nu séploie, enracinant une de ses
mains à la liane dune rivière, son espace est la nostalgie qui nous habite ; nous
en caressons les parois lisses.
Et de lespace où nous nous mouvons, Kamal
Lahbabi, sur la surface plane, nous livre les reflets de lumière, presque capturée, où
miroitent les années nécessaires à nous parvenir, dans lexil dévoilé, à
distance, de la lumière qui nous entoure. Il mest arrivé de voir un homme,
sculpté, oui : à trois dimensions, oui : sauvé des métaphores de la terre
assoiffée : chapeau sur la tête, tête inclinée, jambes lourdes ; il était là,
surpris, échappé, à la dérive, comme en état de lévitation, comme sil était
le siège dun vent permanent interne, à découvert, avide despace et veuf de
la terre.
Jean Signoret
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