Lagzouli vu par
Jacqueline Brodskis
Un visage doux, calme ; beaucoup de discrétion,
d'intériorité; une peinture fantasmagorique, grouillante de personnages et d'animaux, à
mi-chemin de l'imaginaire et du réel... C'est ainsi que le personnage de Lagzouli se
pose, dans cette apparente contradiction. Un parcours déjà reconnu : des oeuvres au
Musée d'Art brut de Lausanne, de nombreuses expositions individuelles et collectives au
Maroc et à l'étranger. Une personnalité originale, hors de tout courant, de toute
influence. Une vie familiale paisible ; un travail de peintre régulier... Ainsi
m'apparaît Lagzouli.
Jacqueline BRODSKIS

La fabrication
du pain, gouache sur papier
Lagzouli, peintre naïf
Lagzouli Mohammed est né
en 1937 à Salé, en face de Rabat de lautre
côté de lembouchure du Bou Regreg qui sépare
les deux villes, et que lon retrouve si souvent dans son uvre.
Cest à latelier du Service de la Jeunesse et
des Sports quanimait depuis le début des années
cinquante le peintre Jacqueline Brodskis, à Rabat, quil
est venu à la peinture. Il témoigne, en bon "artiste
naïf", de ce quil connaît : le monde des médinas,
des souks et des artisans, composante essentielle, aujourdhui
encore, de la société marocaine (il a successivement
été jardinier, coiffeur, cafetier, et tient actuellement
une échoppe de brocante dans la médina de Salé),
et la culture rurale, qui irrigue cette société de
ses contes et de ses légendes.

Autant déléments que Lagzouli interprète
librement, et avec quelle fantaisie, dans sa peinture. Voyez par exemple la pièce
intitulée "La balance de notre vie moderne", dans laquelle il reprend le très
ancien conte de la Terre, plate comme une galette, tenue en équilibre sur les cornes
dun taureau : le taureau est bien là, tenant en équilibre sur ses cornes un
plateau sur lequel repose une balance. Mais sur chacun des deux plateaux de cette balance
il y a dune part la campagne, ses champs, ses animaux et ses arbres, et dautre
part la ville, sa frénésie et ses immeubles de béton, montant toujours plus haut ; le
plateau penche bien sûr de ce côté, car la société rurale marocaine disparaît,
lentement
Bel exemple dappropriation et de réinterprétation dune image
mythique. Lagzouli, qui ne se borne pas à jouer naïvement avec des formes et des
couleurs venues de la tradition de son milieu dorigine, est coutumier du fait : chez
lui le dessin est habité par une réflexion sur la société et la marche du monde. Il
regarde en souriant lune et lautre évoluer et son regard se fait
ironique, narquois à loccasion.
Sans doute est-ce là lune des raisons pour
lesquelles la situation faite à cet artiste demeure assez marginale, au Maroc même : Ben
Allal par exemple, lun des tout premiers peintres naïfs de ce pays,
aujourdhui disparu, et qui a été surnommé le Douanier Rousseau marocain,
enregistrait le réel, souvent de façon lyrique il ne le critiquait pas. La
bourgeoisie, au Maroc comme ailleurs, mais plus encore peut-être au Maroc, car elle
nest pas si nombreuse et cest elle qui achète les uvres,
sintéresse peu à cette dimension populaire de ses origines, même (et surtout ?)
quand elle est représentée malicieusement. Il ny a pourtant pas de revendication
sociale chez Lagzouli, aucune agressivité non plus ; son regard, amusé, nest pas
acerbe. Jen veux pour preuve la série, bien représentée dans cette exposition,
des "touristes" : le peintre y témoigne, avec un regard en coin, de la
rencontre (souvent frustrante) des cultures qui se fait jusque dans les endroits les plus
reculés de son pays (lhomme, lui, éclate souvent de rire, dun rire
tonitruant qui réjouit le cur). Un beau jour le directeur de lInstitut
français de Rabat, François Devallière, qui a souvent exposé notre artiste, eut
lheureuse idée de lui demander daccompagner dans leur périple à travers le
Sud marocain un groupe de touristes français et de raconter au jour le jour, non
pas en photographies mais par le dessin, ce quil verrait. Cela nous vaut
aujourdhui cette série superbe dans laquelle Lagzouli donne à voir les travaux et
les jours des paysans du Sud quont côtoyés un moment les touristes, et les fiestas
auxquelles ceux-là se sont adonnés, et leurs menus déportements, cheveux blonds regard
clair, au milieu de tous ces gens qui les regardent de côté, il de braise sous
leurs mèches brunes
Ce faisant, lartiste sinscrit en faux
contre limagerie folklorique stéréotypée qua longtemps diffusée au Maroc
même, et bien sûr en France, un académisme orientalisant. La pratique est ancienne ;
aujourdhui on fait mieux encore. Névoquons que pour mémoire Essaouira,
"la ville des peintres" comme on dit maintenant dans les officines touristiques
et les magazines sur papier glacé : on y fabrique, avec lappui de certains
officiels qui voient là un moyen de redynamiser la province, le soutien intéressé
dun marchand et celui de toute une faune politico-médiatique franco-marocaine, une
"peinture tribale", et même "aborigène" car on ne craint pas le
ridicule, dans cette écurie pour "peintres" étiques qui viennent brouter au
râtelier où dévorent à belles dents manipulateurs, critiques stipendiés et truqueurs
de tout poil.
Lagzouli, lui, ne mange pas en cette compagnie.
Artiste, il sattache à montrer le vrai visage des choses et les images
quil en donne contribuent à établir la vérité. Aucune place, dans son
uvre, pour le caprice et la gratuité. Ce quil peint est révélation,
quil doit aux autres autant quà lui-même.
Son travail a certes valeur documentaire
(il est clair que dans quelques dizaines dannées, quand
aura fini de disparaître le Maroc du vingtième siècle,
qui par bien des aspects est encore celui du dix-neuvième,
on sarrachera ces dessins témoignant pour les temps
à venir de ce quaura été la saveur dexister
en ce pays et en cette époque de mutations bien tangibles
et davancées lentes). Mais ce nen est pas le
seul attrait : voyez comment lartiste évoque, de façon
jubilatoire, les us et les coutumes, les fêtes et les cafés
de Salé. Il apporte à la peinture la fraîcheur
dun regard qui puise toutes ses forces dans le désir
et lurgence de dire le monde tel quil est.

Lagzouli noccupe pas encore, dans le
panorama de la peinture marocaine, la place qui devrait être la sienne : lune des
toutes premières. Il est vrai que lart "naïf" a souvent été
déconsidéré par les pratiques de ceux qui en ont fait une petite industrie assez
rémunératrice. En la matière nous en aurons décidément vu de toutes les couleurs : la
"peinture" dEssaouira, évoquée ci-dessus et trop complaisamment exposée
pendant ce Temps du Maroc en France, ternit limage de lart bien vivant qui
nous vient du Pays de lExtrême-Couchant.
Cest de tout autre chose que nous
entretient Mohammed Lagzouli : voir ses uvres à Paris, en ce printemps 1999,
permettra au public français de mesurer loriginalité de ce peintre, le dernier
grand naïf marocain encore en activité. Son travail, quil faut situer dans le
contexte de la création plastique contemporaine au Maroc, témoigne, dans sa différence,
de la diversité et de la force dune peinture qui se trouve aujourdhui
largement à lavant-garde du monde arabe.
Alain GORIUS

Le jardinier dans
son jardin, gouache sur papier
éléments d'un parcours
Lagzouli doit son premier contact avec la
peinture à Jacqueline Brodskis: en compagnie d'amis, slaouis comme lui, Miloud et Hassan
el Farouj, il rejoint en 1957 1'atelier " jeunesse et sport " qu'elle anime à
Rabat. Agé de vingt ans, la peinture lui "apporte la révélation d'une autre
réalité, d'un autre monde". Jacqueline, qui l'encourage activement et lui organise
des expositions, n'intervient pas dans l'univers singulier de Lagzouli dont elle souhaite
préserver la liberté et l'originalité. Très tôt orphelin, Lagzouli a travaillé jeune
: jardinier, coiffeur puis cafetier, ce dernier métier lui laissant peu de loisirs. Des
périodes, parfois longues, où il n'avait plus le temps de peindre, il garde le souvenir
de moments de désespoir et de découragements profonds. Inquiet, il n'était jamais sûr
de pouvoir retrouver le chemin de la peinture. Le temps et la force de peindre lui
revenant, c'est de la vie elle-même, active, grouillante et ardente, dont il nous parle
dans son oeuvre, remarquablement fidèle à son style, à sa technique, à ses amis, à
lui-même. Son art, spontané dans un premier temps, a maintenant acquis une grande
maîtrise et ses scènes de la vie quotidienne, toutes de poésie et de malice,
témoignent d'un art consommé de la composition et d'une palette subtile, en constante
évolution. N'était la fraîcheur radieuse du regard qui en émane toujours, ses toiles
actuelles n'ont sans doute plus rien de "naïf". Souriant et laconique, Lagzouli
déclare aujourd'hui : "ma peinture est devenue plus calme".
Mane-Christine JOLY
Sur le front de la peinture
Quarante années passées à son chevalet, les
pinceaux à la main, n'ont pas entamé la détermination de Lagzouli. De l'enthousiasme
des années d'apprentissage dont Jacqueline Brodskis et ses ateliers furent les témoins
actifs et complices (au moment de l'indépendance retrouvée), jusqu'à l'affirmation
d'une maturité picturale, Lagzouli a construit son oeuvre patiemment. Père d'une
nombreuse famille, tour à tour brocanteur, coiffeur, cafetier et peintre de surcroît,
acteur à part entière de la médina de Salé, quel autre médiateur aurait pu nous
rendre ces visions sublimées en évitant tout exotisme racoleur, tout onirisme
complaisant et sans plus d'ironie qu'il n'en faut.
A l'école de cette vie qui pour lui fut sans
pitié, il a trouvé les protagonistes et leurs gestes, les visages et leurs expressions,
les couleurs et leurs harmonies, pour dire avec tendresse le labeur, les occupations
quotidiennes, les rituels de la vie sociale.
Jean LANCLON
Lagzouli, la mémoire
J'ai connu la peinture de Lagzouli il y a une
dizaine d'années, alors que je menais une étude sur la littérature orale. Ce fut pour
moi l'occasion inattendue de vérifier combien les produits de l'imaginaire pouvaient se
donner les mêmes buts, tout en empruntant des voies différentes.
Je me suis assuré aussi à quel point les contes
et les proverbes demeurent dans la mémoire d'artistes doués du sens de la narration et
des transformations.
Hoceïne EL KASRI
Conservateur du Musée des Oudaïas
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