| à propos du travail de Karmadi
Aujourd'hui la jeune garde marocaine, dont fait
partie Karmadi, se fraie un passage vers la notoriété, tandis que ses maîtres sont
encore dans tout l'éclat de leur talent.
Voici un peintre de trente-cinq ans à peine, qui
enseigne les arts plastiques mais ne se contente pas d'apprendre à la jeunesse à manier
les couleurs. Lui-même sait tenir une brosse et il est certainement, parmi la vague
montante des jeunes artistes marocains, l'un des rares qui sachent vraiment dessiner,
mettre en scène le monde et les corps en donnant à l'un comme aux autres épaisseur et
présence tout en sauvegardant leur part de mystère.
Peinture intuitive, allusive, qu'on a connue
sombre en ses débuts (Karmadi semble être passé par une période de doute, d'angoisse,
d'interrogation ; un univers concentrationnaire a envahi pendant quelques années ses
dessins). Aujourd'hui elle s'épanouit en volutes et en chatoiements ; élégante et
sensuelle, cette peinture s'inscrit dans la tradition arabe (celle de la symétrie et de
l'arabesque, celle des tapis et des tentures) qu'a revisitée Matisse et que le
détachement avec lequel Karmadi donne à voir, d'un coup de patte, les êtres et les
choses rend très contemporaine.
Une peinture séduisante, dont les couleurs
chaudes et la matière douce au regard paraissent pourtant dissimuler une absence, un
creux, un vide existentiels dans les formes qui la parcourent, dans ce que les corps ont
de massif, dans l'absence de visages de ces têtes réduites à quelques touches. Chez
Karmadi les vivants se fondent dans les couleurs de leur décor. Il y a, derrière la
séduction de sa manière, de la rudesse dans l'image du monde qu'il met en place.
Cette peinture plait immédiatement, et dérange
dans le même temps nos certitudes. C'est bon signe.
A. G.
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