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Mohammed Kacimi, 1942-2003,
né à Meknès, a vécu et travaillé à
Temara (près de Rabat) et à Paris.
"Oubliant les traditions dogmatiques,
(Kacimi) se découvre finalement fidèle à une tradition plus secrète, plus fondamentale
: celle de lexpérience nomade, celle de la traversée des déserts et de leur
modalité
Souvent dans les toiles des dernières
années, des corps surgissent : corps nus, sans visage, sans sexe évident, androgynes
peut-être, anges peut-être. Ce sont, en tout cas, des corps dépouillés, réduits à
lessentiel. Ce sont corps-signes, éléments éparpillés dun incertain
alphabet de chair. Ce sont également figures disséminées dun improbable traité
des mouvements et des gestes. En ce corps, lacte se fait chair et la mobilité
sincarne. On sinterrogera sur les rapports de ces corps figurés et de ce que
Kacimi nomme "Le corps de la peinture". En constituent-ils une métaphore
privilégiée?"
Gilbert LASCAULT
Voyageur, nomade dans l'âme,
Kacimi n'a pas seulement été l'un des créateurs considérables
qui ont vu le jour au Maroc au vingtième siècle : il est,
aussi, il demeure un témoin. Son œuvre interroge les profondeurs
- et ce faisant efface les limites entre styles et tendances. Travaillant
sur de très grandes surfaces "pour libérer son corps",
le peintre déposait sur la toile pigments naturels et poudres denses,
noires ou colorées ; parfois il intègrait dans sa composition
des fragments de poèmes (comme matières), prolongeant la
force de l'expression. Il n'y a pas d' "école Kacimi"
- mais l'artiste a généré un nouveau courant. Plusieurs
plasticiens, et non des moindres - Yamou, Binebine - n'hésitaient
pas, de son vivant déjà, à évoquer son influence
décisive.
Kacimi était d'abord peintre.
Mais il écrivait également : Al Manar a publié, de
lui, Le Creux du corps, recueil de poèmes
rehaussé d'interventions graphiques, et Parole nomade,
recueil des textes de Kacimi parus ici et là, au long des vingt
dernières années de son parcours ; ainsi que plusieurs autres
livres rehaussés de ses dessins. D'autres éditeurs ont publié,
de lui, d'autres textes.
Militant des Droits de l'Homme,
membre de l'Union des écrivains marocains, artiste nomade de toutes
les rives, Kacimi est devenu l'une des références essentielles
de l'art de notre temps. Méditer sur sa peinture permet de comprendre
qu'en art la notion de frontière n'a décidément plus
de sens.
Les oeuvres présentées
ci-après permettent de mesurer la densité du travail de
ce peintre. Nombre de celles-ci sont sorties de l'atelier entre 2001 et
2003. D'autres, moins récentes, figurent ici comme autant de jalons
d'un très libre parcours dans la peinture. Toutes témoignent
de l'étonnante aptitude à se renouveler (dans le choix des
couleurs, et des supports) d'un artiste très conscient de ce que
met en jeu, au plus près du corps, l'acte de peindre.
Alain GORIUS
Quelques oeuvres ..
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Sans titre, acrylique sur
toile, 46 x 46 cm, 1998; collection particulière.

Sans titre, acrylique sur
toile, 55 x 50 cm, 1995; collection particulière.

L'expo d'avril 2003
- la dernière expo au Maroc, du vivant de Kacimi - à
la galerie Al Manar-Dawliz :

Kacimi, dans l'atelier, présente
une toile. Celle-ci, retravaillée, devait figurer dans l'exposition
2003. Photo A. G

n° 1, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 25 x 30 cm

Kacimi dans son
atelier de Temara, février 2003; photo A. G.

n° 2, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 26,5 x 23,5
cm

n° 3, sans
titre, 2003
technique mixte sur toile, 188 x 151 cm

détail du n° 3

n° 4, sans
titre, 2003
technique mixte sur toile, 110 x 100 cm

n° 5, sans
titre, 2003
peinture à l'huile et fils de cuivre
sur bitume, 25 x 30 cm.
Collection particulière.

n° 6, sans titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

n° 7, sans titre,
2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

n° 8, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

n° 9, sans
titre, 2003
technique mixte sur métal, 42 x 39 cm

n° 10, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 25 x 30 cm

n° 11, sans titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

n° 14, sans
titre, 2003, technique mixte sur métal,
42 x 39 cm

n° 15, sans
titre, 2003
huile sur toile, 110 x 100 cm (état intermédiaire
; la toile, qui devait être exposée,a été
retravaillée par Kacimi)

n° 16, sans
titre, 2003
technique mixte sur toile, 160 x 135 cm

détail du n° 16


n° 17, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 29,5 x 25
cm

n° 18, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 25 x 30 cm

n° 19, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 25 x 30 cm

n° 20, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bitume, 25 x 30 cm

n° 21, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

n° 22, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 26,5 x 23,5
cm

n° 23, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur toile, 160 x 135 cm

n° 25, sans titre, 2003
peinture à l'huile sur bois,
26,5 x 23 cm

n° 27, sans
titre, 2003
peinture à l'huile sur bois, 28 x 23,5 cm

Installation, 200 x 300 cm

détail de l'installation

Installation de l'installation...
Galerie Al Manar, avril 2003
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Expositions
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Bibliographie:
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PRINCIPALES EXPOSITIONS
PERSONNELLES
1965 - 1968
Meknès, Rabat. 1969 Galerie nationale Bab
Rouah, Rabat. 1970 - 1971 Conservatoire municipal,
Meknès. 1975 Galerie Nadar, Casablanca ;
Galerie l'Atelier, Rabat 1977 - 1978 Galerie Nadar,
Casablanca 1980 Galerie nationale Bab Rouah, Rabat
1981 Deutsche Bank AG, Bonn ; Galerie Centrale,
Genève 1982 Galerie Nadar, Casablanca ;
Galerie de l'Office de Tourisme, Marrakech . 1984
Galerie de la F.O.L., Montpellier 1985 Centre Bonlieu,
Annecy ; Galerie Jean-Claude David, Grenoble ; peint un mur à
Grenoble 1987 Galerie Alif-Ba, Casablanca 1988
Musée de l'Institut du Monde Arabe, Paris 1990
Galerie Huit, Poissy ; Galerie Nadar, Casablanca 1991
"Shehrazad ou la mémoire de Nour", Galerie Nadar,
Casablanca 1993 : "La grotte des temps futurs",
Centre Culturel Français, Rabat ; "Horizon vertical",
Festival international des Francophonies, Limoges ; "L'esprit
du corps", Galerie Al Manar, Casablanca ; Casino municipal
de Thionville ; "L'esprit de la trace", C.I.E.S., Paris
1994 Atelier ouvert, Hôpital Ephémère,
Paris. 1er prix, Biennale internationale du pastel, St Quentin ;
1er prix, Biennale internationale du Caire 1995
"Du désert aux Atlassides", Galerie Bab Rouah,
Rabat ; Galerie du Bateau Lavoir, Grenoble 1996
Galerie du Bateau Lavoir, Grenoble ; Maison de la culture, Bourges,
Amiens ; Galerie Al Manar, Casablanca 1998 Galerie
Le Bateau-Lavoir, Grenoble ; Galerie Al Manar, Casablanca ; Peuple
et Culture : Musée du Cloître et Eglise Saint-Pierre,
à Tulle (France) 2001 Galerie Florence Touber,
Paris 2002 "Kacimi", Exposition rétrospective
à Bab Rouah et Bab el Kébir, Rabat 2002
Galerie Florence Touber, Paris ; Atelier Porte 2 A, Bordeaux ; Institut
français, Sénégal 2002-2003
"Mohammad Al Kacimi", Al Riwaq Art Gallery, Bahrein 2003
Galerie Al Manar, Casablanca
EXPOSITIONS COLLECTIVES (sélection)
1965 - 1981 Expositions, biennales, festivals internationaux
: Madrid, Montréal, Alger, Copenhague, Paris, Essaouira,
Fès, Nador, Bijeka, Koweït, Bonn, Barcelone, Tunis,
Rabat, Meknès, Londres 1982 Dégradation
de l'environnement dans les centres urbains : rencontre peintres
et architectes, A.M.A.P. et A.N.A.U., Musée des Oudayas,
Rabat ; Galerie Alif-Ba, Casablanca ; Semaine culturelle marocaine,
Tunis 1983 Biennale, Tunis ; Peinture marocaine,
Koweït, URSS ; Walt Disney Hall, Californie 1984
Semaine culturelle du Maroc, Yemen, Emirats arabes ; il présente
l'exposition d'Art marocain contemporain à Dakar 1985
Musée de Grenoble ; Musée des Arts africains et océaniens,
Paris ; Foire internationale d'art contemporain, Bâle 1986
Arab Contemporary Art, Londres ; Exposition internationale, Baghdad
; Société des Beaux-Arts, Lisbonne ; A la rencontre
du dessin, Galerie Nadar, Casablanca 1987 Biennale,
Sao Paulo 1988 Musée des Beaux-Arts, Ixelles;
Musée provincial, Liège, Ostende 1989 Galerie Etienne
Dinet, Paris 1992 Musée Muhka, Anvers ;
Dessins, Galerie Al Manar, Casablanca ; projet de la Pyramide bleue
1993 Biennale, Dakar ; 4ème Biennale, Le
Caire (Prix d'honneur) ; il monte le spectacle Mémoire
de Nour au Festival des Orangers, Rabat, avec Hundrich et Gouzet
; Peinture du Maghreb, Saint-Jacques de Compostelle, Madrid,
Barcelone ; Galerie Al Wacety, Casablanca ; 4ème Biennale
internationale du pastel, Saint Quentin, France (1er prix) ; 5ème
Biennale internationale, Le Caire (1er prix) 1995
Tapis volants, IMA, Paris ; La peinture marocaine dans les collections
françaises, BMCE, Paris ; Les Artistes africains et le
SIDA, Cotonou, Dakar 1996 Pastels des premiers
prix de la Biennale de Saint-Quentin ; Les artistes africains et
le SIDA, Cotonou, Dakar ; Biennale internationale de Dakar ; Suites
africaines, Couvent des Cordeliers, Paris ; Méditations,
Marrakech ; Algérie, jamais je n'oublierai mes amis,
Galerie Marquart, Paris ; Galerie Skoto, New-York 2001
"Maroc contemporain : Peinture et Livres d'artiste", De
Markten/Al Manar, Bruxelles (Belgique) 1998 Musée
d'art moderne, Paris Exposition internationale pour la commémoration
du 50è anniversaire de la Déclaration universelle
des Droits de l'Homme
acrylique sur toile, 50 x 70 cm
(collection particulière)
DE 1975 A 1994 :
PLUSIEURS INTERVENTIONS
Etendards peints, écrits et implantés
sur un paysage rocheux au bord de l'Atlantique à Harhoura.
Poésie, peinture et chants avec le poète Abdellatif
Laâbi et le chanteur Diad, Grenoble. Mur peint à Asilah.
Intervention au Théâtre antique de Rach, Turquie. Der
Ozean, Hanovre. 50 oriflammes dans les rues de Limoges et peinture
de rue. Célébration du cheval, performance au Théâtre
Renaud-Barrault, Paris. La mémoire du corps, Ouidah,
Bénin ("Route de l'esclave"). Atelier international
Tenq, Saint-Louis, Sénégal.
Prix et Biennales
1998 7 ème
Biennale du Caire (1er Prix)
1997 Invité à la Biennale de Johannesburg
(Afrique du Sud)
1996 Biennale internationale de Dakar
1995 Cinquième Biennale internationale du
Caire, Egypte (Premier Prix)
1994 Quatrième Biennale internationale du
Pastel, St Quentin, France (1er Prix)
1993 Biennale de Dakar ; Quatrième Biennale
du Caire (Prix d'Honneur).
L'Eté
blanc, recueil de poèmes et dessins ; Les
Vents ocres, recueil de poèmes et dessins en
collaboration avec Hassan Nejmi. Les Haïks de Marrakech
à Essaouira, Kacimi et James Sacré,
éd. Tarabuste ; Kacimi, éd.
Revue Noire ; Le creux du corps, poèmes
; une gravure ; vingt ex. de tête rehaussés par l'artiste
de plusieurs peintures, éd. Al Manar, Neuilly / Seine, 1996;
Ombre portée, poèmes d'A.
Gorius, gravure de Kacimi, vingt ex. de tête revêtus
d'une peinture originale, éd. Al Manar, Neuilly / Seine,
1998 ; Parole nomade, recueil des textes
de Kacimi consacrés à la peinture (vingt ex. de tête
rehaussés par l'artiste d'une peinture originale), éd.
Al Manar, Neuilly / Seine, 1999 ; Orage, zéphir,
poème manuscrit de Tahar Bekri rehaussé
d'une peinture de Kacimi, 12 ex. tous originaux sur vélin
d'Arches, ed. Al Manar, collection "Corps écrit",
Neuilly / Seine, 2002 ; L'Horizon incendié,
poèmes de Tahar Bekri, éd. Al Manar, Neuilly / Seine,
2002 (vingt ex. de tête rehaussés par l'artiste d'une
peinture originale).
A paraître : Le
Temps du Crépuscule, Mohammed Bennis, texte
poétique sur l'oeuvre de Kacimi.
Séance de
travail à Temara (gauche : M. Kacimi ; droite : A. Gorius)
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Harhoura, 2001 : Christine et Alain Gorius,
avec M. Kacimi

Harhoura, 2001 : Christine, Kacimi , Chafiqa
Kacimi, à corps perdu



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Kacimi, plasticien et poète, a
ouvert lespace de ses toiles sur limmensité du monde, dun geste large,
océanique parfois, comme à Harhoura quand flottaient ses oriflammes sur les rochers face
à la mer. En même temps le corps, la chair humaine avec son poids de douleur, de rêves
et de passion, est entré dans lespace de la composition. Pour que seffectue
la transsubstantiation de la matière vivante en matière picturale, lartiste
souvre aux vents du large, aux éléments qui parlent à travers lui.
Lacte de peindre pour Kacimi est don de
soi, ouverture au sens premier du terme : ouverture de son propre corps et de la mémoire
que charrie le sang, pour que sextériorisent les figures cachées quil porte
en lui, et quil provoque. Le peintre convoque en démiurge les figures, celles des
contes de la tradition orale maghrébine et de la culture arabe, et cet
"infigurable" qui remonte des profondeurs
Il peint de très grandes toiles
agrafées aux murs de son atelier, sur lesquelles se fixent les pigments et les pâtes, la
matière, et le geste de lartiste ; mais aussi de petits formats, comme des
concentrés du tourment, de langoisse et du bonheur dêtre au monde, qui
témoignent de la profondeur dune intériorité où résonnent les drames de notre
temps.
Abstraction, figuration ? Le travail de Kacimi
montre bien que la distinction na plus de sens pour ce plasticien dont la démarche
est résolument contemporaine ; dans cette peinture, ces dessins, dans les événements
mis en place par lartiste, jaillissent des formes qui suggèrent le désir
dêtre de notre humanité commune. Ni vraiment abstrait, ni tout à fait figuratif,
Kacimi témoigne. Fraternellement. En 1988 flottaient dans les rues de Marrakech sept
haïks quil avait teints avec les teinturiers du souk Sbakgin, pour décliner le
spectre coloré et symbolique de la lumière. En 1994 il réalisait, dans le cadre du
projet de lUNESCO "La route de lesclave", une peinture publique à
Ouidah, au Bénin, sur le rivage même où étaient embarqués, deux siècles plus tôt,
les esclaves enlevés à lAfrique. Le châssis, le cadre sont loin : Kacimi a
délivré ses toiles, donnant libre cours à sa véhémence. Et le vent balaie
lespace de sa peinture. Des amateurs toujours plus nombreux apprécient la force de
ce vent. Et de cette peinture.
Alain GORIUS
Les belles
soirées de Temara... A. Gorius (gauche) ; Kacimi (droite).
Eté 2002.
Peinture
: Figures du corps habité
Il y a des actes,
des gestes fondateurs qui cristallisent le génie d'un
créateur, une phrase, un livre, un morceau de musique,
une peinture. Plusieurs fois au cours de l'itinéraire
de Kacimi il aura ainsi marqué, balisé sa voie,
comme s'il disait c'est là qu'il faut me chercher,
voilà un de mes signes de reconnaissance : Harhoura
en 1977, un lieu fondateur, il consigne une appartenance au
cosmos, à la liberté libre de l'espace de la
peinture en plantant ses étendards sur la côte.
Les étendards, comme une figure de l'esprit donnant
son rythme à la pensée, la peinture sur la toile
drossée, voile fixe d'un voyage immobile qui a commencé
très tôt dans la ville où est enterré
Mejdoub, le poète errant, Meknès où il
est né. Voile de l'aventure intérieure et du
nomadisme revendiqué comme nature profonde, état
d'insoumission aux frontières, aux dictats. À
Marrakech, dix ans après, il plonge dans la couleur
des teinturiers des souqs les haïks immaculés,
célébrant des noces avec la féminité
dont le statut est toujours ambigu, la femme peut être
la sainte, la déesse, et en même temps la tentation
suprême de l'homme, celle qu'il faut cacher, clore entre
les murs et les voiles. Le voile, la toile, la peinture est
l'opératrice de toutes les révolutions de l'âme
de l'artiste, c'est son arme et son outil pour se maintenir
relié avec le divers du monde, le monde qu'il sait
et veut divers, comme avec la fiction qui anticipe, fait naître
le réel avant qu'il ne se soit manifesté : C'est
la réalisation de la Grotte des temps futurs en 1993
à l'Institut français de Rabat, c'est une performance
à l'amphithéâtre de Kish en Turquie. Kacimi
recule les limites, celles des murs de l'atelier, du cadre,
des pratiques, de l'appartenance à un ordre ou à
une école, avec la sûreté de celui qui
est mû par la passion des hommes et du monde et qui
a déclaré son indépendance, non pas une
fois, deux fois, mais tout au long d'une trajectoire au cours
de laquelle l'écriture devient indispensable, graphisme
allié de la peinture mais pas seulement, poème
entier, accompagnant le démarche picturale, se détachant
d'elle, écho précédant parfois les formes
à jaillir sur la toile, ou répercutant les vibrations
de la couleur, de la blessure.
D'hier à aujourd'hui, depuis que la première
calligraphie inscrite dans la matière, ne faisant qu'un
avec elle, s'est incarnée, s'est dressée du
cœur de la toile, Kacimi ne l'a pas laissé retrouver
le magma primitif, les strates denses, volcaniques, où
elle parlait déjà de la puissance de l'être
à extraire de la confusion et du mal. Peut-être
que l'artiste sentait que ce signe n'était que le prolongement
d'un corps habité, que le temps pour lui était
venu de l'identifier. A la mesure de la démesure de
son désir, il peint, il marche, il écrit, il
traverse les temps et les territoires.
Shéhérazade et les conteurs peuvent-ils coexister
avec la violence imposée, le droit de la force ? C'est
là le paradoxe de la grande peinture qui outrepasse
le sectionnement du temps et des états de conscience,
comme les limites du réel. Le réalisme socialiste
en peinture n'a jamais fait battre plus fort le sang dans
les veines. Au plus près du réel, dans le combat
contre l'ombre Kacimi a appris à mesurer l'intensité
des situations, à en rendre compte avec les moyens
les plus efficaces de la peinture, à montrer l'existence
de l'esprit dans les ténèbres. Quel noir plus
noir, et quel désespoir ! Pourtant il dit aussi le
fragile espoir de l'homme vertical, dressé ou assis,
comme dans les toiles de la série "Traversées".
Rage du pinceau, éclairs de blancs et de rouge, parfois
maelström de traits violents emportant la course des
corps. Thème des années 85 jusqu'en 87.
Comment dire le crime de l'esclavage, la jugulation de l'individu,
quand l'océan se confond à Ouidah avec un azur
de source ? Quelle figure peut réactiver la faute et
le regret, la colère et la promesse d'un futur ? L'artiste
sait faire d'une circonférence le cercle contenant
magique de la douleur, faire le bleu plus bleu, les hommes
réduits à l'encre vivante du sang, le sang noir.
Paysage de la désolation et de la tendresse confondus,
poème hors de tout récit qui le réduirait.
Ainsi la peinture est efficiente, elle peut agir sur le futur,
dire sans dire le lieu réceptacle de la tragédie
passée et de l'émotion présente.
Kacimi s'est mis dans la situation du derviche, il se laisse
envahir par la tension libérée par le désir
du corps à corps, la matière va donner forme
au tremblement, à la violence du manque, à la
jouissance suprême de se trouver au plus près
de soi. Le bonheur d'être soi, la sensation de s'appartenir
quand l'univers et les certitudes se dérobent est sans
doute l'apanage des créateurs, quand, ne mesurant ni
leur peine ni leurs doutes quelque chose de l'étincelle
inqualifiable leur est révélée.
Dans l'une des dernières œuvres de Kacimi, dans
la série "les désertiques", l'on voit
un homme, silhouette noire inscrite dans l'ocre brun d'un
double cercle, penché, traversant et s'appuyant en
même temps sur un quadrilatère pesant, léger
puisqu'il flotte dans l'espace. Figure d'un Petit Prince proche
de son envol dans le vide stellaire ou - qui sait - à
la rencontre de l'amour total. Du paroxysme de la solitude
de l'artiste est née par la grâce de son intuition
une vision de la destinée de l'homme dont la transcendance
reste l'une des plus rares révélations.
Nicole de PONTCHARRA
L'atelier, Temara |
- Temara : décès
de Mohammed Kacimi,
au matin du lundi 27 octobre
2003.
J'ai rencontré Mohammed
Kacimi dans un éclat de rire, au printemps 1995 : arrivé
bien en retard au rendez-vous qu'il m'avait fixé à
la gare de l'Agdal, je lui demandais de me confier deux tableaux
pour une exposition collective que nous organisions à Casablanca.
Plutôt que de me reprocher de l'avoir fait attendre, il m'accueillit
avec sa gentillesse, son humour coutumiers. Kacimi était
un être généreux, franc dans son rapport avec
autrui, dépourvu d'arrogance ; un homme d'exception. Il m'accorda
sa confiance ; plus tard, son amitié. Depuis cette première
rencontre, nous avons travaillé ensemble, dans une harmonie
que rien n'est jamais venu troubler. Plusieurs expositions de ses
œuvres ont été montées à la galerie
Al Manar ; plusieurs livres, écrits ou illustrés par
lui, ont été publiés par mes soins. A chaque
fois, le succès fut au rendez-vous : Kacimi était
de ces créateurs exigeants qui ne laissent rien, ou si peu,
au hasard ; de ces artistes qu'un public passionné suit,
et qu'il se devait de ne pas décevoir. De l'œuvre peint
de ce grand artiste, je ne dirai rien, en laissant à d'autres
l'étude et le commentaire. Sa culture, diversifiée,
l'acuité de sa réflexion et l'ampleur de son expérience
lui ont permis d'occuper une place prééminente parrmi
les peintres marocains. Sa modestie vraie - qui ne l'empêchait
nullement d'avoir conscience de la valeur de son travail - lui a
évité de se poser en donneur de leçons. Il
a manqué à cet artiste hors-pair une reconnaissance,
non pas nationale, car celle-là lui était largement
acquise, mais internationale. Il lui aurait fallu un peu de temps
encore ; et la possibilité d'être représenté
dans les grands Salons de peinture, en Europe et en Amérique.
L'état du marché de l'art au Maroc ne le lui a pas
permis. Mais il a, avec d'autres, ouvert des voies, où des
peintres plus jeunes s'engagent aujourd'hui. Ils lui en sont redevables
; certains lui en sont reconnaissants. De mon ami Mohammed Kacimi,
auprès de qui nous avons passé tant d'heures heureuses,
je garderai le souvenir d'un homme courageux, qui jamais ne se plaignait
des souffrances que la maladie depuis plusieurs années lui
imposait ; d'un homme digne, révolté par l'injustice
et toujours à l'écoute des gens humbles, de ceux qui
souffrent. Sa peinture exprime ses tourments, et les leurs. Il pressentait
sa fin prochaine ; la mort hantait ses toiles, ce prolongement de
son corps. Pourtant, de temps en temps, il se lançait au
matin en hurlant dans son beau jardin sa joie d'être au monde.
C'est cette image que je garderai de lui : celle d'un être
dyonisiaque, ouvert, malgré souvent la difficulté
de vivre, à la beauté du monde.
Alain Gorius
Tel Quel, nov. 2003

La dernière photo de Kacimi, à Paris, quinze jours
avant sa mort. Photo Linda Cohen.

Kacimi et sa fille, Batoul, juin
2000,
dans les anciennes écuries
royales de Meknès (photoCédric Suire)
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