| Il y a dans les grands
formats d’Aïssa Ikken, comme dans la collection de bijoux qu’il
a créée, toute la sérénité d’un
univers de signes qui, d’inspiration berbère, tend à
l’universalité.Les petits formats quant à eux, dans
leur dramatisation, témoignent de la tourmente traversée
ces dernières années par l’artiste, que la mort a
frôlé — et touché en la personne d’un être
cher.Peinture et poésie sont indissociables chez Ikken ,
un peintre-poète que les vicissitudes de l’existence ont
longtemps tenu à l’écart de la scène artistique
marocaine.
A. G.
"Quand j’étais
enfant j’habitais dans une région de montagnes, mon père
me disait des contes et les femmes, après les travaux quotidiens,
préparaient la laine dans une pièce tandis que dans
l’autre on tissait. Elles chantaient comme chantent toutes les femmes
du monde issues d’anciennes civilisations. Dans ce berceau de l’enfance
je voyais des dessins sur les tapis et déjà la sensibilité
du signe me nourrissait. Les signes berbères ont été
mes premières empreintes, ils m’ont donné l’amour
du dessin. Tout territoire porte un héritage qui ne meurt
pas mais évolue pour donner d’autres héritages. Tout
se tient, tout est en un. C’est
peut-être le sens de mon œuvre."
Aïssa IKKEN
Aïssa Ikken, le ciseleur
Plusieurs approches sont
possibles et méritent d’être tentées, voire
approfondies. Car le monde de Aïssa Ikken est fait d’inter-faces,
de va-et-vient entre le fantastique sublimé, mais combien
maîtrisé, et l’interpellation de la mémoire,
de la souvenance.Où trouve-t-on le point de départ,
la ligne d’arrivée ?Peut-être nulle part.Sinon dans
les zones embrouillées, les pourtours négligemment
empreintes, les formes à la fois humano-bestiaires et familières
qui semblent nous dire : "Veux-tu me posséder, alors
creuse, creuse et creuse ailleurs".
[…]
Il taille, cisèle,
agence, sculpte… Il aime façonner, pétrir, sentir
ses mains entremêlant les lignes et les reliefs et border
ses signes après avoir laissé la mémoire vagabonder
à sa guise.
Mohamed LOAKIRA
Ikken : une démarche raisonnée
Ses premières œuvres
se nourrissaient de motifs inscrits dans la mémoire visuelle
de l’enfance : graphèmes et pictogrammes issus de la culture
berbère, disséminés dans l’espace du tableau
par un principe de turbulence cosmique ou végétal.
[…] On pouvait y déchiffrer, dans l’affrontement des signes,
une sorte de désarroi du sens.
Aujourd’hui, sa démarche
s’est approfondie, entraînant une modification dans la technique
de production des formes. Avec le passage du petit au grand format
et de l’encre à l’acrylique, les signes identifiables liés
à la culture locale se sont dissouts pour renaître
sous forme de symboles obscurcis par leur remontée à
travers l’inconscient. Cette évolution singulière
résulte en fait d’une double opération.
Une opération
d’écrasement qui sort le signe de la mémoire d’enfance
et le refoule vers les contrées obscures de l’inconscient
où il entre en métamorphose.
Une opération
de grossissement où le signe défiguré se trouve
pris dans une combinatoire nouvelle qui déploie une forme
aléatoire pouvant envahir à elle seule l’espace du
tableau. Cette forme autonome qui n’est plus signe, au sens propre
du terme, mais simplement figure, peut aussi constituer avec d’autres
un territoire où le polymorphisme est contraint par une distribution
géométrique : cercle, spirale, damier, souvent perturbée
elle-même par les flux de la couleur. Parfois les figures
se trouvent organisées selon une scénographie zoomorphe
ou anthropomorphe où l’on voit surgir un monstre en profil
ou un titan dans un déferlement de signes régressant
jusqu’à l’indice.
Marc GONTARD
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