Eclats de vie
Du bout de son pinceau, Anne célèbre
lindiscipline. Sagement dabord, en traçant bien droit ses petits carrés, en
prenant bien soin de ne pas déborder et puis en débordant, un petit peu et puis un petit
peu beaucoup et puis beaucoup beaucoup. Anne samuse. Elle samuse comme
samuserait un enfant farceur expert en pieds de nez aux grands. Elle brouille les
cartes et recompose le jeu selon son bon désir. Simprégnant de couleurs et
dodeurs, elle ségare à travers les lieux, attentive aux détails anodins sur
lesquels glissent habituellement les regards. Elle moissonne linsignifiant qui dit
tant à qui sait voir et entendre, nous le ramène dans sa besace et livre à travers lui
les éclats de vie saisis au gré de lerrance.
Cafés lourds du temps qui stagne, route perdue
dévorée par limmensité rouge, coin de plage oublié, les éternités
affectionnées par cette amoureuse du fugace sont multiples. Chemin faisant, elle les
dérobe et nous offre lévanescence de linstant à travers une peinture à la
fois fluide et dense qui conte lincontable.
Hinde TAARJI
Fragments du quotidien
Anne Hoogstoel a trouvé les sujets de sa
peinture autour delle, dans la rue, au cours de ses voyages à travers le Maroc où
elle vit depuis quinze ans. Peinture figurative mais chez elle la figuration fuit
le poncif ; Combaz, Basquiat ne sont pas loin. Le Maroc quelle donne à voir est
occupé à glisser vers une autre réalité, qui vibrionne en sinventant. Ce qui
retient le peintre, plutôt quune tradition mythifiée, cest cela qui bascule
vers lavenir. Les scories du présent accrochent le regard (non dénué de
sympathie) de cette Occidentale bien ancrée dans la réalité qui nous entoure :
graffiti, images publicitaires, mégots et seringues, tickets de parking, objets partout
répandus récupérés détruits jetés rafistolés. Vivants.
Couleurs, graphisme. Lentrechoc
des contrastes lumineux précède la définition
des formes épurées. Couleurs crues des médinas
et des quartiers populaires, verts et bleus intenses, ciels délavés
des plages à labandon... Lencre (écoline)
est souvent retravaillée au crayon de couleur, sur fond dacrylique.
Puis le peintre déchire,
avant de rassembler : Hoogstoel casse, dune façon ou
dune autre, limage bien définie qui aujourdhui
ne la satisfait plus. En fabrique plusieurs, à partir dune
seule. Ou encore superpose différentes images qui se recouvrant
en partie les unes les autres prennent un sens nouveau ; les textes,
surimposés, valent aussi par leur graphie. Bribes de conversation,
fragments dune parole poétique au quotidien qui se
fondent dans la toile et lapprofondissent. Déchirer
juxtaposer coller réassembler, pourquoi ? Saisir lesprit
du lieu. Il y a dans ces (re)compositions toute une poésie
de labîmé, qui raconte son histoire. La toile
se lit autant quelle se regarde ; lanecdote fait naître
une rumeur dont lécho va sélargissant.
Venue du graphisme et de lillustration,
Anne Hoogstoel travaille souvent encore dans lesprit de la bande dessinée.
Fantaisie, invention... Elle dit, en creux et non sans humour, le désarroi dun
monde où les maux du présent pénètrent intimement la beauté des choses.
A. G. |