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Ecrire, peindre : E. Amran
El Maleh interroge H. Bourkia
- E. Amran El Maleh : Vous
êtes écrivain, critique, traducteur, et l’on se plaît
à remarquer les grandes qualités de votre travail.
D’autre part, vous menez également une activité de
peintre, et cela depuis plusieurs années : comment parvenez-vous
à mener de front ces deux activités ? La peinture
ne souffre-t-elle pas de cette situation ?
- H. Bourkia : Je ne vois
pas, dans mon cas, de différence entre l’écriture
et la peinture, dans le sens où l’on peut mener la tâche
"comme il faut" et être prêt à saisir
ces vocations et ce hasard multiple. Il y a des choses dont on peut
parler, que l’on peut décrire, éclaircir ou cacher
à la fois quand on écrit ; cela veut dire que ce pouvoir
du mot, du dire, existe, conduit et dénote… Là aussi
on laisse le regard, la mémoire et l’émotion creuser
leur parcours, donc créer un discours. La peinture quant
à elle est un autre discours, elle n’articule pas le sens,
mais des constellations de fragments, elle libère la pensée
et redevient essence des sensations et des visions où le
mot, certes, se dépasse, devient autre, quelque chose de
plus profond. Ce que le langage est incapable de transmettre devient
communicable sur le plan de la peinture : elle tient du charme et
de la magie, qui pensent l’inaccessible et le voilé, et qui
refont le monde. La peinture, comme la poésie, traverse la
surface des choses et nous pousse à voir le monde autrement,
dans ses forces, son activité et sa virginité premières.
A retrouver l’unité du moi et de l’autre, du moi et du monde,
en faisant cet éternel voyage entre les deux… c’est une autre
façon d’écrire.
En ce qui concerne la traduction,
je pense qu’elle va dans le même sens. J’ai traduit les auteurs
(ou les textes) avec qui je me sentais en grande affinité,
en visant leur hauteur et leurs dimensions ; cela exige, bien sûr,
d’être au niveau de leur sensibilité, de leur finesse,
et de savoir les garder intactes, et intacte la tension de leur
message. Traduire passionnément devient alors — comme disait
Jacques Lacarrière — "accompagner l’auteur, essayer
de retrouver non seulement ce qu’il veut dire mais la façon
dont il le dit, instiller dans sa propre langue un écho de
la sienne. En somme mettre mes pas dans les siens, même si
nos pointures sont différentes." Ainsi, le fait de traduire
est une sorte de recréation : on rebâtit les mondes
traduits avec d’autres lettres. Et sur ces chemins, je n’ai jamais
eu la moindre impression d’avoir quitté mes chemins d’écrivain
et de peintre. J’ai écrit avec vous, avec Nietzsche et d’autres
écrivains que j’aime et avec qui je partage une passion.
"Devenir une âme parallèle", voilà
exactement ce que doit être un traducteur.
- E. A. El Maleh : Vous avez
mené votre travail de peintre pendant de nombreuses années,
et il a fallu attendre l’exposition de Toulouse pour que l’événement
se produise : on découvre un peintre, comme s’il avait été
ignoré pendant longtemps ; et, pour ceux qui vous connaissent,
ils découvrent une mutation importante dans votre vision
de la peinture, et dans le style et les moyens techniques employés.
- H. Bourkia : Le coup de
dé était lancé depuis longtemps, et il a fallu
attendre son arrêt quelque part. Peut-être n’ai-je pas
eu cette "chance" d’être le produit d’une culture
étrangère, ou autre. Au Maroc les chances d’être
rapidement reconnu sont très réduites, vu l’absence
d’une véritable revue d’art et la rareté des galeries,
où il n’est pas facile d’avoir accès si elles ne sont
pas conseillées par tel artiste ou tel critique. Je crois,
comme je l’ai toujours fait, que l’important est de mener cette
guerre amoureuse avec l’art jusqu’à son terme, de poursuivre
cette quête sans penser aux chances, ni même au temps.
- E. A. El Maleh : Le recours
à la terre, et non aux pigments, domine maintenant dans votre
travail. Comment faites-vous parler ces échantillons de terre
(de l’Andalousie jusqu’au Sahara) en les intégrant dans la
structure du tableau et en tirant parti de leurs différentes
couleurs ? Dans le même temps, étant donné vos
affinités avec d’autres peintres travaillant dans le même
sens, Tapiés, Yamou, comment parvenez-vous, tout en étant
dans le même sillage, à préserver une originalité
personnelle ?

- H. Bourkia : (…) Juan Goytisolo
disait : "Le devoir primordial de l’écrivain est de
rendre à la communauté culturelle et linguistique
à laquelle il appartient une langue nouvelle plus riche que
celle qu’il a reçue d’elle au moment d’entreprendre sa tâche".
Tous les peintres du monde ont utilisé, pendant des siècles,
la même matière, mais leurs visions étaient
tellement différentes qu’il n’y a eu qu’un seul Matisse,
un seul Klee, et un seul Bacon. Les critiques arabes du IXè
siècle ont su dégager l’identité d’Al Moutanabbi
de celle d’Abi Nawwas ou d’Abi Tammam, bien qu’ils aient partagé
une forme presque semblable, et une même langue. La question
n’est donc pas de lancer l’usage de telle ou telle matière,
mais de trouver un style qui permettra ensuite de bâtir son
identité artistique ou littéraire. Un bon lecteur
saura distinguer le style d’El Maleh, de celui de Kateb Yacine ou
de Maâlouf par exemple…
Faire parler des échantillons
de terre est l’un des buts de mon travail, et non pas seulement
une question technique. Les terres ne sont pas semblables, il y
en a de molles, de fragiles, de têtues, de connues, de hantées
par l’histoire, par les traces des hommes, leurs rêves inachevés,
leur sueur, leur sang, leur désir inaccessible… Il y a la
terre de l’Andalousie, celle des Indiens d’Amérique, des
vestiges de batailles, des cimetières où reposent
les corps de nos parents et ceux des autres, quelle que soit leur
religion… Il y a là toute une pluralité qui représente
un devenir différent. D’un autre côté, travailler
la terre c’est aussi délivrer la matière de sa vieille
solitude, dans le sens où l’entend Cioran quand il dit avoir
pitié "même d’un bout de métal, de n’importe
quoi, tellement tout ce qui existe m’apparaît délaissé,
malchanceux, incompris… Tout ce qui a forme souffre, tout ce qui
est séparé du chaos pour poursuivre un destin séparé".
- E. A. El Maleh : Quels
regards portez-vous sur la peinture marocaine ?
- H. Bourkia : (…) L’art
fraye de nouveaux chemins, vers d’autres idées et d’autres
valeurs ; il est destructeur dans la mesure où il fait face
à la consommation du sens, où il ruine la tranquillité
visuelle, où il chante le dépassement perpétuel.
J’ai trouvé un peu de tout cela chez certains peintres marocains.
Ce que le public conçoit comme "incompréhensible"
et étrange est, au fond, l’image d’une époque, de
son absurdité et de ses manques. Le créateur veut
en saisir les signes. On ne peut faire l’économie de l’ambiguïté
et, avec elle, du plaisir ; pourquoi donc faire le tour du monde,
si on ne sait pas faire le tour de son œil, selon l’expression de
Kierkegaard !
- E. A. El Maleh : Cela étant,
quelle peut être l’évolution de la peinture marocaine
?
- H. Bourkia : Qu’elle soit
d’abord une peinture, et puis marocaine si l’on veut. Je crois que
la grandeur de Cherkaoui, par exemple, réside dans ces deux
pôles. Il est un grand peintre, non parce qu’il a vécu
dans un milieu moderne, mais parce qu’il a su écouter ses
propres questions. Il n’était le produit de personne ; ses
productions relèvent d’une marocanité capable de présenter
sa propre culture et en même temps celle qui lui est étrangère.
Nous devons pousser ce genre d’expériences à ses limites,
et y ajouter quelque chose de neuf, aller au bout de ce qu’ont rêvé
de faire Cherkaoui, Miloud Labied et les autres fondateurs. Seul
ce pas est capable de faire fondre les glaces de la vie, et de la
rendre plus créative. Nous devons nous obliger à faire
de qu’ils n’ont pas eu le temps d’achever. Cela crée un dialogue
entre nous et leur permet de rester éternellement modernes.
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