La Tradition est lavenir
de lhomme
Après cinq années
passées à lEcole des Beaux-Arts de Paris,
de 1954 à 1959, Farid Belkahia, né en 1934 à
Marrakech, part pour trois ans à Prague où naît
et senracine lessentiel de son travail. En effet,
lobsession du cercle et de la flèche apparaît
déjà comme une sorte dalphabet personnel.
Alphabet qui, tout au long de son oeuvre, fonctionnera comme un
repère nécessaire à lexpression dune
conception particulière de lêtre. Très
tôt, il considère que lêtre est un ensemble
de forces terriennes qui, par une communication très forte
avec les êtres et les choses doit évoluer (doù
le sens de la flèche) vers une sorte de plénitude
mystique dépourvue de toute référence au
religieux. Cest également de cette période,
allant de 1959 à 1962, que date son intérêt
pour la torture de lhomme.
Cest dabord
à travers une longue période expressionniste quil
témoigne de leffroi de la violence qui sévit
dans les prisons françaises durant la guerre dAlgérie,
mais aussi de lhorreur gravée sur les murs des "couloirs
de la mort" des camps dAuschwitz quil visite
en 1955. Toute cette époque surgie de la nuit sans
fond des ténèbres est davantage assombrie
par la pression que fait régner le régime communiste
de Prague. Les personnages, souvent allongés ou difformes,
semblent extirpés non deux-mêmes mais de la
notion même de lhumain. Les corps se déforment
comme pour épouser les lignes anguleuses de langoisse
et de la souffrance. Plus que la mort, cest limpossibilité
du mourir quexpriment ces personnages qui semblent voués
à une attente sans objet ni commencement. Comme si le concept
même de la mort, privé de la dimension du devenir,
les dépossédait de leur humanité.
Cette préoccupation
de la douleur de lhomme ne quittera plus jamais Farid Belkahia
mais son travail prendra une toute autre direction avec son retour
difficile au Maroc en 1962, où on lappelle
pour diriger lEcole des Beaux-Arts de Casablanca.
Il sacharne alors
à instaurer un enseignement libéral, en veillant
à éviter aux étudiants toute la pression
que lui-même avait subie dans les ateliers de lEcole
des Beaux-Arts de Paris. Son grand intérêt pour la
mémoire et le cheminement de lhomme à travers
la tradition lui dicte très vite de créer des ateliers
pour lenseignement de lhistoire de lartisanat
marocain, depuis le travail du tapis et des bijoux en argent jusquà
la céramique et la poterie.
"La modernité,
ne cessera-t-il de répéter, nest perceptible
quà partir dune assimilation des valeurs anciennes."
Cest également dans cet esprit quil réalisera
la première expérience de lart dans la rue,
en organisant une grande exposition sur une place publique à
Marrakech pour, dit-il, "permettre une confrontation entre
des univers de pensée qui nont jamais loccasion
de se rencontrer". Inquiètes devant lampleur
que prit cet événement, les autorités devinrent
depuis très réticentes à ce type de manifestations
au Maroc. Farid Belkahia consacre alors beaucoup de temps à
lécole et abandonne le travail à lhuile
sur papier pour expérimenter un matériau traditionnel
: le cuivre.
Le cuivre
Métal sacré,
les feuilles de cuivre rouge ou jaune, plissées, martelées,
moulées puis fixées sur bois, constituent aux yeux
de Farid Belkahia un véritable voyage aux confins de la
matière. Exaltation de la matière. Passion. Exultation.
Communication intense où, des plissures et des torsions
réalisées à même la main, jaillissent
des corps féminins fragmentés et plantureux. "Expérience
salvatrice", nous dit-il, comme si le travail physique dune
matière aussi malléable que dure permettait un processus
de sublimation, qui allait petit à petit léloigner,
sans culpabilité aucune, des méthodes classiques
de la peinture. Il ne reviendra en effet plus jamais ni à
la peinture à lhuile ni aux techniques de chevalet.
Les formes, moulées et non sculptées sur cuivre,
font éclater le cadre traditionnel du rectangle et du carré
pour propulser dans lespace des formes insolites et énergiques,
doù jaillit le corps plein de toute la tension amoureuse
que semble lui avoir légué le peintre.
Si très souvent
Farid Belkahia répète que "lessentiel
pour un artiste est de savoir passer à autre chose",
il ne faut pas comprendre cela comme un simple désir de
changer de matériau et de technique. Il sagit pour
lui dune démarche fondamentale, permettant seule
lévolution du processus de créativité,
"afin, nous confie-t-il, de ne pas tomber dans un système
qui sauto-génère et qui inévitablement
mène à la stérilité et à lennui".
Cest ainsi quaprès douze années de travail
sur le cuivre qui très étrangement sarrête
lannée même où il décide de quitter
la direction de lEcole des Beaux-Arts de Casablanca
il entreprend dexpérimenter un autre matériau
traditionnel : la peau.
La peau
Au plus près du
corps mais aussi du sacré. La peau du bélier sétire
pour laisser percevoir à travers ses veines taries le geste
ultime dAbraham, qui dans sa suspension crut au salut de
lhomme.

Utilisée crue, elle
est lavée, traitée, séchée à
lombre et tirée sur des formes en bois, préalablement
découpées. De par sa composition biologique, elle
impose très vite un certain nombre de contraintes. Dabord
lutilisation exclusive de colorants naturels tels que le
henné, qui donne une gamme très riche de rouges
et de bruns, le safran et lécorce de grenade, qui
donnent du jaune, le cobalt, qui donne une gamme allant du violet
au noir, et le "yamo", qui donne une gamme de bleus.
Les ocres brun, rouge et jaune ne sont donc pas seulement le résultat
dun choix, mais sils sont certes exigés par
la peau, ils épousent cependant très étroitement
le désir de Farid Belkahia de rester très proche
des couleurs de la terre. Si, par ailleurs, une telle matière
renvoie inévitablement aux techniques traditionnelles du
parchemin ou du tatouage, lusage quen fait Farid Belkahia
oblige notre imaginaire à différer cette référence
et à orienter notre regard vers une modernité sans
ambiguïté aucune. Si cest certes un acte de
mémoire que demprunter un certain savoir aux matériaux
et aux techniques appartenant à la tradition, il nen
demeure pas moins que dans cet oeuvre tout cela sopère
par un long travail de loubli. Cest dans loubli
et le retrait du parchemin que sinscrit le choix de la peau.
Non sous forme de palimpseste qui retiendrait en écho toutes
les traces dun autre temps ou dun autre savoir-faire,
mais bien comme effacement ou "mise-en-absence". Effacement
qui ne laisserait plus place quà lémergence
dun espace nouveau, où lacte même de
la ressouvenance serait vécu comme création première,
nayant comme seule relation avec la mémoire que sa
capacité doubli. Frontière entre lintériorité
et lextériorité, la peau lavée devient
étendue symbolique où sinsigne et se désigne
lespoir. Libérée de la putréfaction,
elle nous éloigne de la mort et éloigne notre regard
de laliénation au passé.
De la procession à
la transe
"Chaque individu,
nous confie Farid Belkahia, est enfermé dans un cercle.
Dans une sorte de cosmos personnel, où nous subissons de
partout des pressions que la transe libère." Une série
de tableaux circulaires surgissent dune masse noire où
le vide laissé par le mouvement des flèches et des
formes triangulaires est aux prises avec lessentialité
du cercle. Le sens, ou sa lecture, soffre informe et total,
comme pour intensifier lémergence du rêve.
Mais très vite, les flèches chargées de signes
symboliques ou de graphismes tifinagh (alphabet berbère),
enserrées dans la primordialité du cercle, balisent
notre regard vers une dualité évidente : celle du
haut et du bas, du mouvement et de limmobilité, de
la vie et de la mort. Mais tout dans cette oeuvre semble émaner
dune zone de silence. Silence captif où lêtre
est saisi dans sa complexité la plus absolue et son immédiateté
la plus furtive et la plus éternelle. Silence, comme en
musique, écrit et qui oeuvre pour lharmonisation
générale de formes et de forces manifestement paradoxales.
Cest en 1984, après avoir écouté pendant
de nombreuses heures la musique sacrée des Gnawas (Africains
venus au Maroc des rives du Niger à la fin du XVIIè
siècle, et qui saccommodent de lislam et des
confréries religieuses marocaines) que Farid Belkahia sintéresse
à la transe. Dabord comme phénomène
physique mais aussi pour des raisons philosophiques, parce que,
observe-t-il : "Quand on regarde pendant longtemps la danse
de transe, le mouvement qui paraît anarchique dans un premier
temps se structure progressivement autour de la forme du triangle
puis enfin celle du cercle. Mais ce qui mintéresse
aussi chez les Gnawas cest que les forces du mal comme celles
du bien évoluent vers un même centre dénergie
et cohabitent, à limage même de lêtre
qui est avant tout un ensemble de forces contraires". Ces
forces dans le rituel des Gnawas sont représentées
chacune par une couleur (jaune, vert, noir ou blanc). Elles sont
censées se combiner et grâce à labstraction
évolutive de la transe, mener lêtre à
létat dextase, lieu ultime de la création.
Lieu ultime de la spiritualité, si tant est que celle-ci
peut être dépourvue de toute notion de religion.
L'idée même de la procession relève, pour
Farid Belkahia, de lattrait des forces contraires car, nous
dit-il, "chaque individu est à lui seul une foule".
Jérusalem
De la masse noire et silencieuse
sur laquelle semble se reposer cette oeuvre, des formes phalliques
sélèvent en saillie vers un ciel étrangement
bleu et étrangement pur, comme pour le cingler de leur
force et percer le mystère qui lacère cette ville.
"Ce qui est fabuleux
à Jérusalem, cest la conscience aiguè
que lhomme a de sa responsabilité face au temps,
et le sentiment extraordinaire de sillonner à travers les
méandres de la mémoire".

Loin de signifier un quelconque
témoignage politique, cette oeuvre comme le laisse
supposer cette citation de Farid Belkahia est un nouvel
hymne à la mémoire et à la nécessité
dévoluer à partir de repères gravés
en chacun de nous et qui dune manière incontournable
animent notre conscience. Après une visite dune semaine
à Jérusalem en 1958, Farid Belkahia y retourne en
1994 et découvre une émotion intacte. Ville palimpseste,
sil en est, tout en elle sorganise en strates où
la mémoire convulsive se cristallise en un désir
unique : celui dune errance infinie à travers les
siècles. En quête dune odeur, dun visage,
qui fixerait à jamais lespoir insaisissable qui rôde
dans cette ville. Le temps sy substitue à un point
sombre et inatteignable, mais que lon ne perd jamais de
vue. Pour doubler cette parole de Farid Belkahia, qui dit à
propos du dessin : "Le dessin est à la peinture ce
que le mot est à la poésie", jajouterai
pour finir que Jérusalem est à la mémoire
ce que le mot est à la poésie.
Rajae BENCHEMSI
Marrakech, juin 1995

Farid et Rajae, dans leur jardin
de la palmeraie, 2001
"Revendiquer
la sensualité marocaine
Farid Belkahia
Peintre emblématique
du Maroc, il transcrit la tradition dans un langage plastique
contemporain. Elève des Beaux-Arts de Paris, il a étudié
la scénographie à Prague et le décor de théâtre
à lAcadémie de Milan.
Jentretiens une aventure
artistique et spirituelle en relation avec mes origines marocaines,
car malgré mes études cosmopolites, je reste ancré
à un pays hors duquel jaurais été incapable
de mexprimer avec force. Pour autant, je ne suis pas sûr
de pouvoir définir la culture marocaine. Je vis la maroquinité
au quotidien et jignore les problèmes didentité.
Je connais ses produits que je travaille : naturels, magnifiques,
hier le cuivre, les peaux, le henné. Les peaux, je les
choisis et je les tanne moi-même avant de les tendre sur
des cadres de bois que je tiens à découper de mes
mains : jai besoin de ce contact physique avec la matière.
Il est évident que je suis nourri par ma terre, ses couleurs,
ses odeurs, sa sensualité inouïe, et que mes racines
y sont profondément plongées. Jaime en particulier
lérotisme qui est très important pour moi,
car il est lessence même de la joie et de la tristesse.
Le regard aussi est une sensualité. En tant quartiste,
je me suis mis en état de danger : je mexprime dans
une spécialité occidentale, la peinture. Je la recompose
avec dautres produits, dautres supports, sur dautres
thèmes la transe, par exemple, en relation avec
la musique gnaoua, si caractéristique des descendants
desclaves noirs. En ce moment, je travaille sur le thème
dune poésie médiévale chantée,
le malhoun, Iéquivalent de lamour courtois
occidental, comme jai pu travailler sur le tifinagh,
un alphabet saharien utilisé par les Berbères comme
par les Touaregs, pour le mettre en relation avec la mémoire.
Ce travail-là, je ne peux évidemment le faire quau
Maroc. La culture doit jouer un rôle prépondérant,
car elle est la communication même avec lautre et
la peinture est un langage direct. La peinture marocaine a, du
reste, pris le train en marche puisquelle nétait
pas, historiquement, familière de la représentation.
Elle a pu faire léconomie dune maturation vers
labstraction qui a été nécessaire à
la peinture occidentale. Salah Stetieh, dans son ouvrage
Lumière sur lumière , a formidablement expliqué
la question de la figuration, et son rôle dans la culture
du Maghreb.
Il y a une attente certaine
des Marocains vis-à-vis de lart, une curiosité
véritable, et une véritable liberté dans
cette curiosité. Il faut maintenant trouver des plates-formes
de rencontres entre les artistes et leur public. Et des lieux
de dialogue qui favorisent les échanges entre littérature,
architecture, musique, théâtre et peinture. Dautant
que, dans un monde en voie de globalisation, il sera impossible
de créer en vase clos.
Le Figaro - magazine,
août 2001
de gauche à
droite : Azouzi, Kacimi, Belkahia (Bruxelles, 2001) |