ABOUELOUAKAR, L'ART ET
L'ASCESE
Tous les ans, Abouelouakar
quitte Moscou et sa banlieue pour revenir passer à Casablanca
quatre, cinq mois
Pas dans le béton, linforme,
si communs dans cette ville poussée à la va-vite,
comme tant de métropoles du tiers-monde pas encore construites
que déjà rebâties : au fond de lancienne
médina, et pour arriver chez lui, dans le rez-de-chaussée
encombré où il fait halte depuis vingt ans, il faut
traverser la foule nombreuse qui se presse dans ces ruelles étroites
du début du siècle. Laffluence est grande ;
le bazar nest pas loin, le souk non plus. La tour de lHorloge,
nouvellement reconstruite, est à deux pas ; on est derrière
les planches, porté par la foule naguère campagnarde
qui sest agglutinée là, en marge de la cité
moderne et qui respire, qui bruit, qui saffaire et
survit, quand dautres se laissent vivre.
La nuit, cest un coupe-gorge
; Abouelouakar y déambule, demi-clochard mystique que les
voyous laissent en paix. Il ny a rien à voler chez
lui ; qui sintéresserait aux papiers collés
revêtus de signes allégoriques, aux dessins, aux tirages
photo qui encombrent les placards ? Six ou sept expositions à
venir sont accumulées là, qui attendent dêtre
montrées, dans leurs carnets, leurs cartons, leurs boites.
Quand le peintre reçoit, il accroche aux murs les toiles
de jute où ses anges finissent de tomber. Le présent
est sordide ; la société nen finit pas de se
déliter
Abouelouakar, revenu des idéologies
pour avoir constaté, autour de lui, lasservissement
des esprits quelles impliquent, la faillite de la morale et
la récupération de tout engagement, impuissant devant
la déchéance du corps social, peint révolte
amère, fascination morose, couleurs crues les affres
dun monde daprès la chute, la spirale infernale
où sont entraînés anges et démons, sacrificateurs
et victimes sur les marches de la tour de Babel que lon porte
en soi. Division, extase vers le bas. Lartiste survit, témoin
halluciné des turpitudes contemporaines, agneau mal égorgé
qui se souvient de lEden et contemple, sardonique, la marche
dun monde déserté par lEsprit.
Abouelouakar a choisi le
dénuement. Non par misérabilisme : sa peinture est
ample, animée dun souffle lyrique, tourmenté,
jusque dans les miniatures quil affectionne ; son film, Hadda,
qui a reçu le Grand Prix du 2ème Festival du film
marocain, en 1984, lent, hiératique, est une uvre fascinante
dans sa stylisation du réel, quelle donne à
voir en dévoilant la trame spirituelle qui le fonde. Avant
dêtre filmé, Hadda a dabord été
dessiné, plan par plan. Le film a mûri pendant trois
ans avant que ne soit donné le premier tour de manivelle
: tout avait été pensé sauf limprévisible
qui surgit au moment du tournage, expression furtive à la
surface dun visage, jeu des regards involontaires, frissonnement
du réel qui se dévoile sous lil de la
caméra
et que le cinéaste traque.
Léternité
est fugitive.
Au départ donc est
limage : Abouelouakar porte en lui un certain nombre de motifs
visuels que lintrigue vient, plus tard, relier entre eux.
Le sens sen dégage comme, dans un poème, de
la rencontre des mots, sonores et charnels. De cette démarche
témoigne encore Le Miroir enchanté, bande vidéo
tournée en 1994 avec les étudiants de la Faculté
des Lettres de Mohammedia et leur animateur, à partir de
rien, pas même dun projet : venu sur les lieux du tournage
pour réaliser le portrait (stylisé) dune chanteuse
de malhoun
qui nest jamais venue au rendez-vous, le
peintre-cinéaste commence à filmer un voile jeté
sur le sol de marbre, lombre dun brûle-parfum,
le visage énigmatique dune servante berbère
Quatre-vingts plans suivront : les vingt minutes du Miroir se font
méditation sur la condition de lartiste et lattente
de la mort Mais pourtant tu nes pas mort, et la
souffrance a été multipliée , célébration
de lacte de peindre, exutoire à linutilité
de vivre, pure création plastique.
Abouelouakar a choisi le
dénuement par refus de toute sorte de compromission, avec
le succès toujours possible, la facilité, lenvironnement
social (que ses tableaux souvent offusquent). Il réinvente
son art en suivant le cours de sa méditation, savançant
un peu plus avant aux marges du réel et de la rêverie,
approfondissant le mystère de lEtre. Quil peigne,
multipliant les formats (du très petit au très grand),
les mediums (pigments, encre, acrylique) et les supports, toile,
tissu, écorce de bouleau, papier de verre, gaze médicale,
matériaux de récupération détériorés
qui conservent en eux la mémoire émaciée, les
stigmates dune autre existence, ou quil filme, Abouelouakar
cherche, en épurant les formes, en montrant le réel
tout en le tenant à distance, à débusquer lEsprit
terré au fond de la matière. Entreprise périlleuse
; la recherche de lAbsolu se paie, cher Balthasar Claës
en témoigne. Il y a eu du Chagal dans les toiles dAbouelouakar
; mais il est proche surtout de Tarkovski et de Bresson dans son
effort datteindre, en faisant maigrir lapparence, réduite
à un jeu de signes allusifs, à lEssence, au
Sens enfin dévoilé.

Saisir, immobiliser le réel
évanescent : la démarche dAbouelouakar, à
lécran comme sur la toile ou le papier, est dabord
spirituelle ; poétique. Au départ est la vision, que
cerne la plume ou le crayon. Limage, jaillie des profondeurs,
parle. Elle a lévidence du rêve ou de la révélation,
sa violence sanglante souvent. Abouelouakar ne cherche pas plus
à produire un effet de réalité, quà
abstraire le réel : il le stylise, en fixant les palpitations
dune conscience au fond de laquelle travaillent les anciens
mythes, démons des contes arabes, anges déchus de
la tradition biblique, monstres à tête danimal,
à corps de femme. Nous baignons dans une mer de symboles,
qui nous parlent familièrement. Des feuilles, des plumes
tombent ; un ange passe
Seul demeure, pur et vide au-dessus
de tout ce qui remue, un croissant de lune.
Dans les miniatures récentes
la référence à lAndalûs se fait
plus insistante ; allusion y est faite aux poètes, aux philosophes,
aux médecins et aux savants de lAge dor de la
culture hispano-arabe. Evocation nos-talgique dun monde ancien
très raffiné, et par là-même très
éloigné de notre présent ? Sans doute ; mais
tout dans cette peinture est lézardé, écaillé,
fragmentaire, incertain
Chez Abouelouakar le thème
de la chute sinscrit dans une esthétique de la ruine
: luvre elle-même préfigure, dans la fragilité
de ses supports et les lacunes de la représentation, sa disparition
à venir.
On laura compris :
Abouelouakar se situe à cent lieues des préoccupations
de la plupart de nos contemporains. Allant résolument à
contre-courant, peintre spiritualiste créateur dicônes
chérissant ses démons dans une société
de négoce qui aime à se montrer tout en refusant de
se regarder en face, fasciné par la voie soufie alors même
que se répand dans le monde arabe un intégrisme borné
situé aux antipodes de la mystique musulmane, il assume,
dans la détresse et en abrégeant à force de
Casa-Sport et de Gauloises bleues la durée de son passage
parmi nous, son choix dune complète indépendance.
Quoi détonnant
à ce que cet uvre, si original et sincère, suscite
parfois un attachement passionné ?
A. G.

Archéologue
de l'Apocalypse
Mohamed Abouelouakar est
le peintre de l'innocence perdue. Sa lourde carcasse est là,
son âme voyage aux confins des paradis saccagés. Peu
importe qu'il vive entre Casablanca et la Russie. Il n'est jamais
d'ici. Des ruelles du quartier Bourgogne aux grandes forêts
boréales, sa silhouette trapue s'éreinte à
fouiller depuis des décennies la poussière de nos
plus lointains souvenirs. Il cherche obstinément les débris
des rêves abattus en plein vol des poètes antiques
et futurs. Sa tête est pleine d'histoires d'autodafés,
d'astronomes exilés pour la découverte d'une étoile
interdite, de scribes inspirés aux mains coupées.
Abouelouakar est-il un archéologue
maudit ? Il faut le croire quand ce collectionneur génial
de bric-à-brac brûle de ses doigts toutes ses trouvailles
à l'instant où il les exhume de leur gangue. Puis
il en fait des collages sacrilèges, des compositions ésotériques
annotées d'hiéroglyphes. Voyez ce peigne édenté
noirci, ce brin de laine vierge consumée, ce calame de bambou
carbonisé. Voyez ces parchemins et ces papyrus incendiés
qu'on dirait rescapés de la bibliothèque en flammes
d'Alexandrie.

Carnets de cendre,
2003
A quoi ressemble l'artiste, l'auteur de ces petits amas de vie encadrés
délicats et fragiles, si friables qu'ils renvoient à
l'éphémère de nos destins ? Les photos de lui
sont rares, ou elles lui ont été volées. Trop
pudique, peu fier sans doute du résultat d'une Création
qui a mal tourné, l'homme tourmenté se terre. Rarement
dans les cocktails, presque jamais dans les journaux. Parler de
soi, faire étalage, exhiber un sourire forcé le soir
d'un vernissage ! Quelle drôle d'idée proche de l'obscène
alors que l'avènement d'un être humain moral et triomphant,
sans cesse repoussé aux calendes, n'en finit pas d'étouffer
sous le poids de la barbarie. Poursuivons notre enquête sur
cet étrange conservateur de trésors dérisoires
et, pour parodier Léo Ferré : poète, vos papiers!
Ceux d'Abouelouakar sont
d'écorces fines de bouleau. Dans l'immensité glacée
de l'hiver russe, ces infimes pelures veinées d'argent, ces
épidermes aussi souples et doux que des duvets d'ange, protègent
les arbres du gel mortel. Non loin de son isba, au bout des marais,
lui les déroule avec mille tendresses pour y écrire
à l'encre.
Qu'y lit-on ? Que chacune de ses oeuvres est un conte, une anecdote
où se télescopent des mythologies orientales, où
cohabitent des symboles de vie anciens, ici et maintenant étendards
de guerre. Nous cherchions le portrait d'un homme et nous voici
bien avancés. Dans chaque tableau palpitent juste quelques
signaux à peine intelligibles de sa mémoire en miettes.
Je crois reconnaître un saint à l'envers, un derviche,
un sage soufi enturbanné. Voici Adam et Eve, Salomon et la
reine de Saba, l'ascension d'un prophète. Là encore,
le graffiti lilliputien d'un cavalier, une aile de libellule, un
mégot. Les gouttes séchées d'une pluie d'or
et de sang. Son travail est un labyrinthe où les repères
temporels, les codes du réel s'effilochent pour ouvrir vers
d'autres mondes disparus ou à venir. L'artiste cloué
au sol peut traîner sa croix de déception et d'inquiétude,
ses aspirations sont à l'échelle de l'éternité.
Eclaireur désenchanté,
initié hanté par l'amnésie, Mohamed Abouelouakar
nous mène de porte en porte. Devant l'une d'elles, il me
semble l'identifier enfin.
Je vois un bélier fessu rouge vif, massacre rituel écorché
pendu la tête en bas. Sa conscience éparpillée
alentour est un capharnaum infernal où s'agitent les créatures
drôlatiques de Jérôme Bosch. Son regard est douloureux,
franc et beau. Vivant. C'est celui d'un artiste perclus de doutes
qui ne survit que pour sa quête de pureté, ses icônes
et l'utopie fatiguée d'une humanité plus mystique.
Quand il me parle hilare sous son bonnet de grosse laine, il a parfois
le rire tonitruant de Job. L'ultime trésor inaliénable
du juste accablé par le malheur.
Chantre du désastre
annoncé, messager crucifié de la fin des temps, l'artiste
concède quand même que le tragique de la condition
humaine est soluble dans la grâce et l'ironie. Fort de l'énergie
contenue d'un soufi, Mohamed Abouelouakar demeure ancré dans
la vie terrestre malgré les morsures du quotidien. Ces fatras
consumés qu'il expose sont le terreau de cendres où
renaissent les phénix. lci dans ces tableaux miniatures enluminés,
précieux manuscrits byzantins, les anges chutent indéfiniment
mais ne s'écrasent jamais. Là, dans un livre mité,
illisible, cet archéologue de l'Apocalypse a trouvé
un scarabée égyptien gage de résurrection.
On voit encore l'arc et la flèche abandonnés par un
Cupidon distrait à ceux que le désir sauve de l'anéantissement.
Dans une autre composition, son envie d'espérance danse sur
le fil d'or ténu d'une quenouille miraculeuse.
Quelle ardeur habite ce voleur
de feu en alerte, pyromane des légendes ancestrales promettant
à l'aube de l'histoire l'élixir d'immortalité
aux créatures ? Une rage énorme à coup sûr.
Laissons-le parler : "Il n'y a pas eu d'évolution de
l'homme. Nous sommes restés devant nos cavernes absorbés
dans la fascination du veau d'or. Où sont les élans
spirituels de ce monde ? Y a-t-il des moments de bonheur dans notre
histoire ? L'homme est à bout de souffle, orphelin du sacré.
Sans l'art, ce serait terrible."
Abouelouakar est un créateur
authentique, engagé. Il est loin de l'esthétique pure
où s'abîme le sens parce que les dictateurs supportent
mieux la peinture quand elle se contente d'être belle. Kabbaliste,
alchimiste, chaman pris jour et nuit dans son travail, il trace
à la plume ses mystères laconiques en idéogrammes.
Il ficèle ses talismans de paille et d'épines comme
autant d'invocations à l'insouciance originelle puis s'amuse
à recoller au hasard des éclats de paradis qu'il se
souvient avoir lui-même détruits. Dès lors,
qui pourrait lui dire ce qu'il doit vivre, peindre et penser qu'il
ne sache déjà ?
Tout gît dans un désordre
apparent, celui de réminiscences mises en scène selon
une naïveté qui ne saurait qu'être feinte. Sur
l'écorce du bouleau poreuse comme un buvard, sa main de copiste
esquisse des sépultures, dessine des marabouts, griffonne
croix, étoiles et croissants. Pièce après pièce,
en faussaire, il échafaude un musée imaginaire à
l'aide de simulacres d'archives et de fossiles. Coexistent ziggourats,
plans de temples, citations coraniques, silhouettes de villes saintes,
miroirs enchantés et fatals de princesses chinoises.
Inutile de chercher plus
longtemps à encarter notre homme. Ce qu'il fait ne se range
dans le confort d'aucune catégorie connue. Aucune affirmation
d'une quelconque identité récupérable et recyclable
dans son oeuvre. Aucun manifeste non plus d'une soumission à
la modernité plastique mondialisée, calibrée
et proprette. Naufragé involontaire dans le dénuement
de l'ascèse, cloîtré par la force des choses
dans le vacarme de sa vie intérieure, il mène un combat
solitaire qui implique l'humain au-delà des murs de son atelier.
Sentimental et chaleureux, il a quelque chose de l'ermite mais pas
du misanthrope. Son visage d'enfant reclus s'illumine quand il évoque
Léonard de Vinci ou Michel-Ange, inventeurs de cosmos délibérément
non clos donc infiniment libres : "lls ont assumé leur
travail jusqu'au bout, jusqu'à faire abstraction d'eux-mêmes".
L'engagement artistique d'Abouelouakar
est un acte d'allégeance à la culture et au livre.
C'est une peinture humble qui s'écrit d'abord dans le coeur
et la méditation pour s'inscrire dans les limites conventionnelles
d'un espace plan. Il ordonne ses compositions comme il exécute
à la mine ses scénarii de film. Avec l'exigence méticuleuse,
fervente jusqu'à l'obsession, d'un adorateur d'icônes
certain que l'image de la beauté fugace conduit au divin.
Ses frêles constructions sont la quintessence des galaxies
de mots tourbillonnant dans son être lyrique qu'il ne saura
probablement jamais domestiquer sur une feuille blanche.
Elles sont pétries de la foi profonde dans la culture qui
maintient les hommes debout quand tout le reste est rendu à
l'oubli. Dans cette vieille terre sainte de Russie où il
est parti adolescent apprendre le cinéma, il en a constaté
la puissance. Là-bas, l'oppression, la mise en coupe réglée
des consciences, des mots et des couleurs n'a jamais pu venir à
bout d'un peuple doué pour la poésie. Au plus sombre
du martyre, les chants d'adoration, de révolte et de liberté
se sont réfugiés dans les pages secrètes de
livres qui n'ont pas tous péri. Et, quand les dinosaures
au sang froid de la répression se sont effondrés sous
leur propre poids, les pages se sont rouvertes à la lumière.
Tout le génie d'un peuple, intact, écartait les ailes.
Mohamed Abouelouakar aurait
aimé être libraire. Peut-être pour garder, protéger
et transmettre avec précaution les paroles de ceux qui se
sont émerveillés du monde. De retour de Russie, quand
il rentre chez lui quartier Bourgogne, il écrit sa peinture
sur ces écorces qu il a prélevées dans les
bois s'étendant de Saint-Petersbourg à Moscou. Peut-être
lui revient-il à l'esprit qu'il y a longtemps celles-ci servaient
à graver des mots d'amour. En les posant sur nos murs, il
espère juste dire que l'être peut être sauvé
un instant du néant par une nostalgie d'absolu.
Didier Folléas

Carnets de cendre,
2003
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